Retour sur le premier Salon du livre jeunesse de Lomé

Agnès Debiage a passé vingt-trois ans de sa vie professionnelle sur le continent africain. Elle a créé plusieurs librairies, vivant au quotidien les réalités et problématiques de certains pays du Sud et expérimentant l’instabilité politique, sécuritaire et monétaire. Autrice, éditrice, libraire, elle est aujourd’hui consultante internationale spécialisée sur l’Afrique.
Ses expériences professionnelles lui offrent une vision globale de la chaîne du livre, de ses écosystèmes et dynamiques sur le continent. Elle utilise cette expertise pour initier des actions impactantes pour la professionnalisation des acteurs du livre, le pilotage de projets professionnels et le développement des réseaux.
Elle revient sur un nouveau rendez-vous de la littérature de jeunesse africaine qui s'est déroulé en octobre 2024 à Lomé au Togo.
Le projet d'un salon
Une diffusion de l’information qui a fait son chemin lentement mais sûrement
Depuis des mois, on en entendait parler : le premier Salon du livre jeunesse de Lomé (SALIJEL) allait voir le jour dans la capitale togolaise en octobre 2024. Cinq mois auparavant, lors du Salon international du livre d’Abidjan (SILA), l’équipe togolaise était déjà au rendez-vous pour promouvoir ce rendez-vous à Lomé. Pendant cinq jours, ils ont rencontré les éditeurs ivoiriens et africains. au cours de l’été, ils ont renouvelé l’opération lors de Accra Book Fair (Ghana) avec toujours le même engagement.
Le 17 octobre 2024, jour de l’inauguration, une pluie battante tombait sur Lomé, une pluie qui porte chance au Togo.
Pour inaugurer ce SALIJEL en beauté, Simon de Saint-Dzokotoe, le jeune président de l’association Lire au Togo, était entouré de Christiane Tchotcho Ekue, fondatrice des éditions Graines de Pensées et de M. Arouna, directeur du livre au ministère de la Communication, des Médias et de la Culture.
Pour Simon de Saint-Dzokotoe, avec ce salon, un rêve se réalisait. Investi depuis des années dans la promotion de la lecture, il a imaginé ce projet pour que les petits Togolais aient aussi droit à un événement festif autour de la littérature jeunesse. Appuyé par une solide équipe de bénévoles, il a pensé pendant des mois ce rendez-vous et a soumis un dossier de candidature dans le cadre de l’appel à projets de Ressources éducatives. La subvention accordée a permis d’enclencher l’organisation du salon qui a impliqué de nombreux acteurs. Evariste Adjaho, fondateur de la librairie MIREV, témoigne ainsi de son engagement.
« Participer à l’organisation de la première édition du SALIJEL au cours de l’année 2024 a été pour moi une aventure stimulante et un défi personnel. En effet, c’était une occasion unique de prendre part à un projet aussi impactant sur le plan culturel et qui mettait en lumière le monde des lecteurs et plus particulièrement la jeunesse, puisqu'on dit souvent au Togo que les jeunes ne lisent pas. Faire advenir cet événement était une façon de démentir cette affirmation car j’ai toujours été convaincu que les jeunes lisent, il suffit de leur en donner l’opportunité. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai soutenu le projet dès qu’il m’a été proposé d’y prendre une part active. »
Des soutiens locaux timides et tardifs
Il n’est pas aisé de promouvoir un salon qui n’a pas encore fait ses preuves, d’argumenter, d’essayer de convaincre sur le bien-fondé de soutenir un événement qu’on imagine rayonnant pour la lecture et les jeunes. C’est pourtant ce à quoi l’équipe s’est employée pendant des mois. Le ministère de la Communication, des Médias et de la Culture a apporté son patronage mais sans soutenir financièrement l’opération. Orabank, une banque très innovante en Afrique de l’Ouest, a été l’un des tout premiers soutiens à s’engager réellement. L’enjeu était de taille : le SALIJEL n’avait d’autre choix que de faire ses preuves.
Le SALIJEL du 17 au 19 octobre 2024
Ô surprise !
Dans la grande salle du centre de l’Organisation Caritative du Développement Intégral – branche togolaise de Caritas – Vingt-six stands s’alignaient juxtaposant éditeurs locaux et régionaux. Les différents espaces étaient séparés par des tentures de tissus africains. Les maisons d’édition provenance du Bénin, du Ghana, de la Côte d’Ivoire et de la Guinée avaient fait le déplacement pour présenter leurs livres et affichaient sur leur table d’exposition personnages et drapeaux de leur pays, donnant à l’événement une couleur régionale. Une dizaine d’éditeurs du Bénin, Ghana, de Côte d’Ivoire et de Guinée avaient fait le déplacement pour présenter leurs livres. La plupart des éditeurs togolais étaient fidèles au rendez-vous. Et durant trois jours, le SALIJEL est devenu une immense librairie jeunesse sans cesse animée par des cohortes d’enfants de tous âges. Soudainement, on trouvait à Lomé des livres pour enfants qu’on n’y avait jamais vus. Les libraires de Lomé avaient tous répondu présents et chacun avait fait ses choix de livres ce qui assurait une vraie complémentarité des stands. C’était totalement inédit dans le domaine de la jeunesse.
Yasmîn Issaka-Coubageat, directrice éditoriale de Graines de Pensées témoigne « vingt ans d’activité au s, c’est la première fois que nous participons à un salon dédié à la jeunesse. Pour un éditeur comme Graines de Pensées dont le cœur est la jeunesse, le SALIJEL est évidemment une plateforme très intéressante pour présenter notre ligne éditoriale et notre production à un public d’abord local, pour lequel une bonne partie de la production est faite mais qui la connaît peu finalement, puis à un public plus large et diversifié avec et pour lequel nous travaillons également depuis la création de notre maison d’édition panafricaine. »
La noria des bus scolaires
Parmi les belles initiatives qui ont été mises en place, le comité d’organisation avait décidé d’affréter deux bus pour permettre à des scolaires de venir. Ceux-ci déposaient les enfants au salon et repartaient vers une autre école … Un flot incessant d’écoliers en uniforme, tantôt violet, tantôt jaune, parfois orange, se répandait dans la joie et l’émerveillement les allées du salon. Des écoles privées avaient aussi envoyé des classes avec leurs propres bus. Ces jeunes ont découvert avec passion l’espace lecture aménagé avec des nattes sur le sol, les rencontres littéraires où ils ont posé moult questions, ils notaient des titres qui les intéressaient, et en ont acheté parfois. Pour eux, c’était la fête du livre !
Au total une vingtaine d’écoles ont participé activement au SALIJEL. Le nombre visiteurs (scolaires et grand public) a largement dépassé les cinq mille personnes avec un pic de fréquentation le samedi lors de la finale des Étoiles de la Lecture, dont le SALIJEL était le cadre privilégié choisi.
Découvrir, découvrir, découvrir
Dans les yeux de tous ces enfants et adolescents plongés dans les illustrations brillait la curiosité. En petits groupes, ils commentaient leurs trouvailles. Certains reconnaissaient des titres déjà vus, mais la plupart se retrouvaient dans un monde enchanté. Ils pouvaient toucher les livres, les feuilleter, y grapiller quelques dizaines de phrases… L’envie de lire s’affichait sur ces petits visages.
Et puis, une autre découverte de taille les attendait : le livre audio. La jeune société togolaise FCAudioEdit était présente sur le salon à travers les stands de deux éditeurs partenaires : Ganndal (Guinée) et Awoudy (Togo). « Ils ne connaissaient pas le livre audio et étaient super heureux d’écouter les extraits avec les casques, les regards émerveillés, souriants. Ils s’arrachaient les casques car chacun voulait poursuivre la suite de son livre audio … certains se sont amusés à écouter et lire en même temps le livre papier » témoigne Éliane Hazoumé de FCAudioEdit.
« Ce SALIJEL m’a révélé en tant qu’éditeur » raconte Kodjo Agbemele, directeur des éditions Azur. « Les livres jeunesse de mon catalogue ont été les plus prisés, grâce à la présence des auteurs et de leurs créateurs. Junior Sethson, auteur de la BD TRICK, n’a que 16 ans ! Toute cette réalité me pousse à élargir mon catalogue vers la jeunesse.»
Et les auteurs jeunesse, où sont-ils ?
Voilà le grand sujet qui est revenu en boucle dans plusieurs tables rondes. Où sont les auteurs qui écrivent pour la jeunesse ? Alors que la fiction pour adultes et la poésie togolaise, sont régulièrement mises à l’honneur à travers de nouvelles publications qui s’affichent dans les groupes whatsApp et sur les réseaux sociaux, qu’en est-il de la fiction jeunesse, des albums, des documentaires, des livres pour tout-petits ? Il faut reconnaître que peu de titres son publiés au Togo pour ce public à l’exception des livres des éditions Graines de pensées. Quelques titres aux éditions Awoudy, une BD écrite et dessinée par un ado de 16 ans aux éditions Azur, parfois des contes.
Christiane Tchotcho Ekué, auteure et fondatrice des éditions Graines de pensées résume « À mon avis, c’est un public qui ne préoccupe pas les auteurs, auquel ils ne savent pas s’adresser, ni quoi leur proposer. Écrire pour les enfants n’est pas un jeu d’enfant… Il faut aimer, avoir lu beaucoup de livres pour enfants, avoir l’envie de communiquer, d’éduquer tout en distrayant… Se pose aussi le problème de l’’illustration, de l’édition et de l’impression (imprimer localement revient cher). Les NEA - Nouvelles éditions africaines (Dakar - Abidjan - Lomé) ont été les pionnières de la production jeunesse dans les années 1980 : un marché à trois, un vivier d’auteurs(enseignants et éducateurs, illustrateurs). Mais la dissolution des NEA en 1990 a porté un coup à cette production du livre jeunesse. »
Le prix des toiles de la Lecture
La Fondation Mablé Akpoban – Fondation qui se donne pour mission la formation et l’insertion professionnelle au Togo- a organisé cette année un concours de lecture intitulé les Étoiles de la lecture dont l’événement final a eu lieu pendant le salon.
Une foule d’enfants et parents a envahi la grande salle de conférences du SALIJEL pour honorer ces enfants et adolescents qui avaient remporté les Étoiles de la Lecture. Cette magnifique campagne pour encourager les jeunes à la lecture pouvait ce jour-là afficher des résultats intéressants et présenter les gagnants du concours.
Une collaboration qui devrait se renouveler en 2025.
Bilan et perspectives
Un succès qui donne envie de continuer à faire dialoguer les acteurs de la chaîne du livre
Lorsque les exposants repartent tous satisfaits de leurs ventes, lorsqu’ils annoncent déjà leur participation pour 2025, lorsque les quatre tables rondes ont fait salle comble (à minima 120 personnes à chaque fois), c’est plus qu’encourageant.
La professionnalisation des acteurs et la structuration de la chaîne du livre est l’objectif des années à venir. Comme le dit Simon de Saint-Dzokotoe : « Personne n’a été formé au métier d’éditeur, au métier de libraire et nous essayons tous de faire de notre mieux. Si l’on nous transmettait de bonnes pratiques, nous irions tellement plus vite ». En observant les pratiques des autres pays, il réfléchit à la suite. Sa prochaine étape, sera le Forum des éditeurs jeunesse d’Afrique en mars 2025, entièrement soutenu par l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). Sa personnalité très communicative et fédératrice est un atout dans cet univers très cloisonné où chacun avance seul dans son coin.
Dans cette perspective, il a déjà organisé une formation sur trois jours pour huit librairies du Togo coordonnée par Evariste Adjaho de la librairie Mirev, et soutenue par le Centre national du livre (CNL) et par l’Institut français du Togo.
De sincères félicitations émanant des acteurs du livre
Deux jours après la clôture du salon, Simon de Saint-Dzokotoe reçoit un appel du cabinet de la ministre de la Communication, des Médias et de la Culture. Une voix qu’il ne connait pas lui annonce « Madame la Ministre voudrait vous recevoir en audience demain .» Waouh, cri de joie, elle s’intéresse au SALIJEL ! C’est ainsi que le trio du SALIJEl s’est présenté le lendemain chez Mme Yawa Kouigan qui est également porte-parole du gouvernement. Un long temps d’échanges, de questions pour savoir, pour comprendre cet univers du livre jeunesse au Togo et les enjeux du SALIJEL, l’assurance d’un soutien pour l’an prochain (à suivre…) et des félicitations pour ce magnifique événement dont on a tant parlé pendant plusieurs jours.
« Le regard que je porte sur cette première édition du SALIJEL est très positif. Je réitère mes sincères félicitations aux organisateurs. Il importe que tous les acteurs du livre s’impliquent davantage pour un meilleur devenir du livre. L’enfant est le baromètre de la société que l’on veut construire. Il est essentiel de lui mettre en main, dès son plus jeune âge, de bons outils pour son développement et son éducation. La deuxième édition du SALIJEL, je n’en doute pas, sera meilleure car il y aura une plus grande implication des acteurs du livre, des autorités de l’éducation et de la culture, des associations, mécènes etc. » déclare Christiane Tchotcho Ekué, fondatrice des éditions Graines de Pensées.
Un mois plus tard, au Salon national du Bénin, lorsqu’un des collaborateurs des Classiques Ivoiriens dit à son patron que Simon est le porteur du SALIJEL, Dramane Boaré se lève, lui serre franchement la main et lui transmet des félicitations très sincères. « J’étais ému, dit Simon, Dramane Boaré est un grand monsieur du monde du livre en Afrique de l’Ouest. »
Cap sur 2025
Oui, le SALIJEL veut perdurer et se développer. Le programme Ressources éducatives (Institut français et AFD) vient de confirmer son soutien pour la seconde édition.
En projet : ouvrir une quatrième journée (le dimanche) pour laisser plus de latitude aux familles pour visiter l’évènement ; essayer de fédérer plus d’auteurs et illustrateurs autour du SALIJEL ; renouveler le partenariat avec les Étoiles de la lecture (Fondation Mablé Agbodan) pour que leur remise de prix s’inscrive de nouveau dans le cadre du salon. Et d’autres idées vont émerger au fil des mois.
En tout cas, le rendez-vous est pris : le deuxième Salon du Livre jeunesse de Lomé se déroulera du 16 au 19 octobre 2025.