Tout pour la lecture des jeunes: 2010 -2020 dix ans d’édition pour la jeunesse dans la Caraïbe

Par Corinne Bouquin

Comment a évoluée l'édition de littérature pour la jeunesse en dix ans ? Cette question, la mise en ligne de Takam Tikou depuis 2010, nous permet de nous la poser. Avec ce retour en arrière des points fort émergent, soit qu'ils ont été mis en avant dès les premières années, soit qu'ils sont apparus pendant cette période. Les éditeurs de la Caraïbe ont un axe fort : donner à lire et donner l'envie de lire. C'est l'axe présenté dans ce bilan positif d'une édition dynamique et résolument tournée vers l'avenir.

Depuis 10 ans Takam Tikou est passé d’une revue papier à une revue en ligne. Dans le même temps la production éditoriale de littérature pour la jeunesse a évolué. À travers les critiques de livres proposées dans la revue et les sujets traités, nous allons tenter de faire émerger quelques évolutions dont Takam Tikou s’est fait le relai.

Les rubriques de la revue vont dans deux directions : des bibliographies avec des critiques présentées dans toutes les éditions de la revue en ligne et des articles, soit autour de thématiques (les langues, la bande dessinée etc.) soit informatifs visant à mettre en valeur toutes les actions faites autour du livre et de la lecture.

Un bilan statistique des critiques publiées dans  Takam Tikou pendant ces dix années est un premier indicateur qui montre les évolutions de l’édition pour la jeunesse. Ces critiques ne recouvrent pas la totalité de la production de livres pour la jeunesse dans cette région mais cela donne un aperçu de l’évolution en 10 ans.

Les critiques

Pendant la période de mise en ligne de Takam Tikou, 181 titres sont arrivés en lecture au sein du comité Caraïbe. 

Sur ces 181 titres, 67  soit  37,5  % sont des livres d’images ou des textes illustrés, c’est le chiffre le plus important loin devant les autres genres.

Viennent ensuite les romans avec 34 titres, soit 24 % pour ce genre qui a progressé régulièrement dans la décennie avec des nouveautés et des constantes que l’on développera ci-après. Les documentaires sont très présents avec 28 titres, soit 15,5 % et les contes avec 24 titres soit 13 %, ce qui montre la constance de la publication de recueils de contes dans cette région. La bande dessinée a un peu perdu de l’importance ces dernières années et ne propose que 6 titres.

 

 

 

L’évolution des genres

Dans l’article publié en 2011 dans le dossier Bandes dessinées, Christophe Cassiau-Haurie, Conservateur, Directeur des services au public de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, présentait l’état des publications en bande dessinée et les perspectives dans la Caraïbe

Par rapport à ce constat, la situation est différente aujourd’hui : les publications de bande dessinée sont plutôt en baisse.  

Florent Charbonnier responsable des éditions  Caraïbéditons  a bien voulu nous communiquer des éléments de réponses sur les évolutions. Publier des bandes dessinées a un coût important. L’offre sur le marché de l’édition est considérable, cela rend difficile la rentabilisation de ce secteur de l’édition. Cet éditeur précurseur dans ce genre a donc fait évoluer ses publications de la bande dessinée « détente » vers une bande dessinée historique, autour d’un personnage célèbre  Félix Eboué, héros de la France libre,  avec une dimension pédagogique, le travail de Serge Diantantuest dans ce genre exemplaire.

Les projets qui voient le jour sont aidés par des subventions des DAC (Direction des Affaires Culturelles) Guadeloupe et DAC Antilles. Ces organismes pouvant subventionner de moins en moins de projets, ceux qui obtiennent une subvention ont  une connotation culturelle et pédagogique. Les maisons d’éditions doivent proposer des projets viables financièrement.

Les publications de livres d’images sont toujours très présentes pendant ces dix années. Le petit héros de  la série Ti Racoun, est devenu familier et incontournable dans la littérature de jeunesse des plus petits.  L’éditeur adapte son personnage, le « Petit Ours brun local » comme il le nomme à la demande de la DEAL (Direction de l’environnement, de l’Aménagement et du Logement) Guadeloupe et Martinique. Un volume spécial a été écrit par Emsie, et édité dans un format plus grand que les autres tomes de la série, une histoire plus longue et toujours beaucoup d’illustrations de couleurs vives sur la question des tremblements de terre. C’est à la fois une histoire plaisir, mais également informative sur cette préoccupation quotidienne et préventive pour éduquer les petits.

 

 

Couvertures des aventures de Ti Racoun, Caraïbéditions

 

 

Ce qui a changé depuis 10 ans dans l’édition du livre de jeunesse de la Caraïbe et que l’on retrouve bien dans les notices critiques, c’est la progression du roman pour les enfants entre 8 et 13 ans.

D’un point de vue économique les coûts pour l’édition de romans sont moindres par rapport à la bande dessinée ou au livre d’images. Florent Charbonnier insiste sur la possibilité, dans son schéma économique de payer ses auteurs avec une avance.

Les éditeurs peuvent également s’appuyer sur des auteurs  « maison » pour développer le secteur du roman jeunesse. Ces éditions donnent lieu à des rencontres et ateliers dans les classes, ce qui ajoute un plus, permet une bonne communication et une plus grande diffusion.  Caraïbéditions, éditeur  déjà bien connu pour ses romans pour  adultes avec des grands succès notamment dans le policier, peut s’appuyer sur cette reconnaissance pour développer une nouvelle collection polar-ado. La série des RAID(Roman,  Anatole, Indya et Domitille (les RAID, acronyme de leurs initiales et référence à l’unité d'élite de la Police nationale), dont le troisième volume est en cours d’écriture rajeunit ce genre littéraire. Delphine-Laure Thiriet a accordé une interview publié dans ce même numéro de Takam Tikou.

 

Les thématiques

De même que des points forts ont émergé dans les genres de publications, les thématiques ont aussi évolué dans ces dix dernières années.

L’environnement est en tête des thématiques que l’on retrouve dans des documentaires certes mais pas uniquement dans les livres d’images et les romans.

Le documentaire est un des genres toujours aussi présent. La découverte de la richesse de la nature de la Caraïbe est fondamentale : la faune, la flore, avec des abécédaires ou des albums illustrés de photographies. On peut citer : Mon imagier des animaux de Guyane, Plume verte, 2013 ; Abécédaire du jardin des Antilles,Caraïbéditions, 2013 ou encore Jonas perdu dans la forêt de Frédéric Pichon, Caraïbéditions, 2019. Au fil des années le point de vue a changé. On est passé de livres présentant la beauté et la richesse de la nature à des histoires autour de la protection de l’environnement, des espèces menacées, ceci étant l’affaire de tous y compris de enfants.

Autre thématique forte l’histoire au cœur de cette région. On le voit avec les bandes dessinées de Serge Diantantu que l’on a déjà cité ou encore La légion Saint-Georges,Roland Monpierre, Caraïbéditions, 2010, mais le thème qui revient tout au long de la période et très fortement aujourd’hui est celui de l’esclavage :  Bissette élu député :1849, quand des esclaves deviennent électeurspar Christophe Cassiau-Haurie, Caraïbéditions, 2016 et Mémoires de l’esclavage,5 tomes, Serge Diantantu, Caraïbéditions, 2012-2015.

La lecture

Ce qui nous est apparu fondamental en faisant ce retour en arrière sur ces 10 ans de critiques et d’articles sur la littérature de jeunesse dans Takam Tikou, c’est que tout est fait dans un même objectif : donner à lire développer les lieux de lecture, la promotion de la lecture, varier les thématiques pour donner envie de lire, varier les genres pour toucher d’autres publics.

Du point de vue des éditeurs

Editha – les Éditions haïtiennes fondées en 1994, sont toujours présentes dans l’édition pour la jeunesse en  Haïti. L’interviewréalisée juste après le tremblement de terre du 12 janvier 2010 avec Ilona Armand montrait une situation bien difficile avec la fermeture des écoles notamment. Mais comme Caraïbédtions ou Jasor tous les éditeurs présents en 2010 le sont encore aujourd’hui. De nouvelles collections, comme Mango pour les Éditions haïtiennes, de nouveaux genres comme le policier pour Caraïbéditions, tout est fait pour se renouveler et rester au plus près des centres d’intérêts des enfants malgré les difficultés. Comme nous l’a bien expliqué Florent Charbonnier (Caraïbéditions), ce qui est important c’est d’accompagner les apprentissages en étant présents dans le milieu scolaire mais aussi que les auteurs puissent aller à la rencontre des enfants dans différentes manifestations.

 

 

Les aventures de Maya et Babas, Editha

 

 

Du point de vue des associations

L’association « le petit lectorat »créée en 2009, était présentée en 2014 dans Takam Tikou. Se promenant dans plusieurs villes d’Haïti, l’association a créé un festival de lecture appelé le Marathon de la lecture pendant lequel ont lieu : spectacles de lecture, rencontres, ateliers d’écritures. En 2019, pour les 10 ans de cette manifestation, l’association dont la devise est toujours« La lecture doit mener quelque part » veut développer toujours plus ce marathon et y ajoute deux moments forts : le Club de Lecture Cent Titres et une nouvelle modalité d’élire l’invité d’honneur au Marathon de Lecture. Ces manifestations supplémentaires impliqueront l’aide de plus de bénévoles : lycéens, ou étudiants ….

Du point de vue des bibliothèques

Création de l’association  À livres ouverts  en 2015 pour développer la lecture parmi les jeunes en Haïti qui  a été présentée dans une interview de son créateur Jimmy Borgella. Cette initiative soutenue par l’ONG VIE (Volontariat pour l’Intégration et l’Encadrement des Jeunes) est un programme avec des ateliers d’écriture, des rencontres d’auteurs, des dédicaces ou encore des prix littéraires. Président-Fondateur de l'organisation VIE Jeunes, bibliothécaire-documentaliste à la Bibliothèque Nationale d'Haïti, Jimmy Borgella maintient ce programme toujours actif en 2019.

« L’urgence d’agir en Haïti pour la démocratisation de la lecture publique a provoqué ma motivation et me pousse à consacrer une bonne partie de mes activités au livre et à la lecture. »1

On peut citer également  le concours "Livres jeunesse en Caraïbe"organisé par la Médiathèque Caraïbe du Conseil Départemental de la Guadeloupe. Ce concours de création d’albums, propose des ateliers, des expositions, des rencontres, des conférences, des projections, en partenariat avec cette médiathèque et d'autres bibliothèques de la Guadeloupe, pour accompagner les participants au concours, « Secrets d’albums »

Bibliothèques sans frontières a mis en place plusieurs manifestations autour de la littérature de jeunesse : la boîte à histoires :des bibliothèques portatives pour les enfants en Haïti ou encore des bibliothèques mobilesavec la bibliomoto qui va de villages en villagesdans les écoles la semaine et sur les places des villages les week-ends.2

D’autres évènements sont présentés au fil du temps dans Takam Tikou  : Le village antillaisde la littérature de jeunesse de la ville du Prêcheur , le  concours de création d’albums à la Guadeloupejusqu’en 2016 ou encore  le salon du livre à Pointe-à-Pitre.

Ces manifestations ont parfois disparu faute de financement mais elles montrent bien cette dynamique de diffuser le livre de jeunesses, de faire connaître ses auteurs, de donner envie de lire dès le plus jeune âge.

Le numérique

Enfin il paraît important de terminer ce panorama sur l’accès à distance et la bibliothèque numérique. La bibliothèque numérique Manioc, pilotée par l’Université des Antilles, avec l’Université de Guyane associe une dizaine d’établissements privés et publics. C’est avec un programme national de numérisation  et de valorisation concertée Caraïbe – Amazonie, avec le soutien financier de la Bibliothèque nationale de France, qu’une bibliothèque numérique a vu le jour en 2016. Ces milliers de documents patrimoniaux proposent des récits d’aventuriers et d’explorateurs à lire avec les plus jeunes ou à faire découvrir aux plus grands ; mais surtout des documents à exploiter en milieu scolaire pour étudier l’esclavage, les catastrophes naturelles et la nature dont on a souligné l’importance précédemment.
Avec un nombre important de recueils de fables et de contes, Manioc propose également de découvrir ce patrimoine si riche et précieux.

Ce parcours dans le temps permet de mettre en évidence des évolutions dont Takam Tikou s’est fait l’écho. La littérature de jeunesse se porte très bien, elle évolue avec la créativité des auteurs, les attentes des lecteurs. Les éditeurs déjà présents en 2009 sont au rendez-vous pour accompagner ces évolutions.



Notes et références

1. https://takamtikou.bnf.fr/actualites/2015-09-03/jimmy-borgella-ha-ti-lun-des-30-jeunes-leaders-mondiaux-pour-la-promotion-de-l

2. https://www.bibliosansfrontieres.org/pays/haiti/


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