Kalimat, des mots et des livres aux Émirats arabes unis

Rencontre avec Dareen Charafeddine, éditrice de Kalimat

Propos recueillis par Hasmig Chahinian
Traduit par Laurence Kiefé

Le portait de Dareen Charafeddine sur fond bleu

En quelques années, les éditions Kalimat كلمات (« mots » en arabe), se sont fait une place dans le domaine du livre de jeunesse arabe. Leur catalogue ne cesse de s’étoffer. Présentes dans les Foires et les Salons internationaux, elles ont gagné en visibilité. Regard sur le parcours de la première maison d’édition spécialisée en littérature pour la jeunesse aux Émirats arabes unis ; un vrai engagement en faveur du livre pour enfants…

Rencontre avec Dareen Charafeddine1, éditrice de Kalimat.
 


Comment est né le projet Kalimat ? Qui sont les acteurs de ce projet ?

Le projet Kalimat a été conçu par Sheikha Bodour Al Qasimi en 2007. Parce qu’elle souhaitait vivement que sa fille puisse aimer la langue arabe, elle a cherché des livres pour enfants de bonne qualité pour commencer. Mais elle n’a rien trouvé dans les librairies ; ni dans les Émirats arabes unis, ni dans les pays voisins. Il n’existait pratiquement aucun livre traitant de thèmes auxquels les enfants d’aujourd’hui sont confrontés comme, par exemple, la rivalité au sein de la fratrie ou la mort d’une grand-mère. Les seuls qui offraient des histoires relativement intéressantes étaient des traductions dans lesquelles les enfants avaient du mal à se reconnaître tant le milieu décrit leur était peu familier. La qualité de l’impression et des illustrations était, en outre, très médiocre. Convaincue de l’importance de donner aux enfants le goût de la lecture, elle a décidé de se lancer dans l’édition de livres arabes de qualité, racontant des histoires auxquelles les enfants puissent s’identifier et qu’ils prendraient plaisir à lire.

Votre catalogue propose un grand nombre de titres pour la petite enfance. Pourquoi un tel choix ?

Lorsque nous avons commencé à travailler sur les titres que nous allions publier, nous nous sommes rendu compte qu’il n’existait sur le marché que fort peu de livres pour cette tranche d’âge. Les éditeurs de cette région du monde sont, sans doute, réticents à l’idée de produire de tels livres, car ils requièrent une conception exigeante qui implique des coûts de fabrication importants. Les seuls disponibles étaient des traductions littérales de l’anglais ; l’arabe en ressortait guindé et sans aucun naturel. Nous avons donc décidé de nous concentrer sur cette production pour donner le meilleur à nos enfants, d’autant que l’amour de la lecture commence à l’âge le plus tendre.

En outre, puisque l’arabe dialectal que l’on parle habituellement en famille est très différent de la langue littéraire ou - fosha - que les enfants apprennent à l’école, nous avons pensé que la transition serait plus aisée si les parents les aidaient à prendre un bon départ dans la lecture en leur lisant, voire en leur chantant, d’abord des textes qui mêlent le amiyya et le fosha, avant de passer uniquement au fosha. Les enfants sont ainsi mieux préparés à l’école qu’ils fréquenteront avec plus de plaisir, au lieu de se sentir perdus face à une langue qu’ils s’imaginaient connaître mais qui sonne très différemment à leurs oreilles.

Publier des albums vraiment ancrés dans la vie quotidienne des enfants semble être aussi une ligne directrice de votre problématique éditoriale. Pourquoi ?

Les enfants s’identifient davantage aux personnages de nos histoires si ceux-ci vivent des situations qu’ils connaissent au quotidien, comme dans [Papa me manque] أشتاق إلى بابا où le père de Zein lui manque énormément parce qu’il est très pris par son travail. À écouter tous les jours des histoires de cette nature, les enfants s’attachent de plus en plus aux livres et à la lecture en général.

Nous répondons aux besoins des enfants de tous les âges, des tout-petits aux adolescents, comme dans [Où je dors maintenant ?] أين أنام الآن؟ où une petite fille trouve des prétextes pour ne pas aller se coucher toute seule. Récemment, nous avons publié notre premier roman destiné aux jeunes adultes, [Faten] فاتن, qui traite de sujets caractéristiques de l’adolescence, y compris les conflits avec les parents, le refus de suivre les normes sociales traditionnelles, l’amour interdit et l’amitié. Mais nous proposons également des livres d’un autre genre comme [Un cadeau pour moi] هديّة لي qui met en scène Rani, un petit garçon soucieux de l’environnement ; ou encore, notre série patrimoniale qui traite de figures comme Ibn Battuta, etc.

Vous travaillez avec des auteurs et des illustrateurs de différents pays arabes, notamment du Liban. Quel regard portez-vous sur la création en littérature pour la jeunesse dans cette région ?

Les pays du Levant ont pris conscience, depuis une dizaine d’années, du besoin d’avoir des livres pour la jeunesse de bonne qualité ; cela explique pourquoi nous recevons beaucoup de manuscrits venus de cette région. Mais cette prise de conscience s’est répandue grâce aux efforts de certains éditeurs, grâce à des initiatives telles que Knowledge without borders ou Savoir sans frontières, et à l’intérêt suscité par les Foires du livre locales comme celles de Sharjah, d’Abou Dhabi, du Koweit, de Riyad, de Doha et de Mascate ; sans oublier les prix comme le Prix Etisalat pour la littérature jeunesse, le Prix Sheikh Zayed du livre et la sélection de 101 titres de Anna Lindh. Tout cela a conduit au développement, dans le Golfe, d’une communauté prospère d’auteurs et d’illustrateurs. En fait, nous avons activement cherché et trouvé des auteurs et des illustrateurs talentueux grâce à nos contacts dans les universités et aux ateliers d’écriture que nous avons animés. À la Foire du livre de Sharjah, cette année, nous avons lancé des livres d’auteurs originaires des Émirats comme Abdul Aziz Al Musallam, Maitha Al Khayyat et Marwa Al Aqroubi qui, je l’espère, continueront à écrire pour nous. Nous mettons en avant ainsi les talents émiriens. Et, bien entendu, nous poursuivons notre travail avec des auteurs et des illustrateurs dans le reste du Monde arabe.

Les livres que vous publiez donnent une certaine vision de la famille, avec une attention toute particulière portée au rôle du père. Pourquoi ? Cette vision correspond-elle à la réalité dans les Émirats ou bien plutôt à un rêve ?

Dans le monde entier, et particulièrement dans le Monde arabe, les livres pour enfants ont plutôt tendance à décrire la mère comme celle qui s’occupe de l’enfant, alors que le père joue un rôle secondaire. Nous avons eu envie de prendre le contre-pied de cette tendance car les pères prennent de plus en plus de place dans la vie de leurs enfants. Dans nos promotions et nos activités autour de la Fête des Pères, nous avons mis en avant plusieurs livres comme [Je joue avec papa] ألعب مع بابا, [Papa me manque] أشتاق إلى بابا, [Papa et moi] أنا وباباqui valorisent le lien particulier qui unit l’enfant à son père. Je connais personnellement plusieurs pères arabes, surtout de jeunes pères, y compris mon mari, qui sont de bien meilleurs conteurs que leurs femmes, avec bruitages et mises en scène. Mes enfants rient davantage quand c’est leur père qui leur lit des histoires ! Cela dit, nous proposons aussi plusieurs livres à la gloire des mamans comme [Combien tu m’aimes ?] كم تحبينني؟, [Maman est toujours à côté de moi] ماما دوماً بجانبي, [Qu’est-ce qu’il y a dans le ventre de maman ?] ماذا في بطن ماما؟, ou encore [Le Métier de maman] وظيفة ماما

Vous proposez quelques titres traduits en arabe dans votre catalogue. Comment se fait ce choix de livres à traduire ?

Nous participons à de nombreuses Foires du livre internationales (Londres, Bologne, Francfort…) mais nous n’y achetons que rarement les droits d’un livre pour en publier une version arabe. Nous essayons plutôt d’y vendre les droits de nos livres.

Pour vous dire la vérité, nous choisissons les livres à traduire sans aucun critère particulier. Le livre nous choisit plus que nous ne le choisissons ; je crois que nous en tombons amoureux et nous décidons qu’il s’agit d’un livre que nous pourrions traduire. Donc, je mentirais si je vous disais que nous appliquons une stratégie particulière dans ce choix…

Vous êtes présents dans les Foires internationales, en Europe ou dans les pays arabes. Quelle perception avez-vous de la place du livre arabe pour enfants dans ces manifestations ? À votre avis, cette place est-elle suffisamment reconnue ?

Je crois que ces deux types de Foires (internationales et arabes) sont très différents. Nos Foires sont moins organisées et ressemblent davantage à un événement commercial, alors que les Foires internationales sont plus centrées sur les échanges de droits et doivent être soigneusement préparées en amont. C’est un aspect des choses auquel les éditeurs arabes ont eu un peu de mal à s’habituer.

Je me souviens de la première Foire à laquelle j’ai assisté, c’était à Bologne, et je ne savais pas quoi faire ni par où commencer. J’errais dans les allées avec des livres plein les bras et j’étais bien embêtée lorsqu’on me demandait si j’avais un rendez-vous chaque fois que j’approchais un éditeur ! Nous sommes encore en phase d’apprentissage.

Je crois aussi que dans les Foires arabes, avec l’importance croissante des prix décernés en littérature de jeunesse, les éditeurs se préoccupent davantage de la qualité des livres qu’ils publient. Les acheteurs eux-mêmes sont plus conscients de ce qu’est un bon livre et plus enclins à participer, avec leurs enfants, à des rencontres d’auteurs et des ateliers. J’estime donc que l’horizon s’éclaircit dans le Monde arabe pour la littérature de jeunesse et que la compétition est saine.

Comment voyez-vous l’avenir de Kalimat ? Quelles sont les nouvelles collections, les nouveaux concepts que vous souhaitez développer ?

Je prédis un bel avenir à Kalimat étant donné nos compétences dans nos domaines fondamentaux. Nous avons l’intention d’augmenter la publication de nos titres pour les tout-petits et d’élargir notre cible afin de toucher également les jeunes adultes. Partis, il y a trois ans à peine, de 5 titres destinés à des enfants entre 0 et 3 ans, nous sommes passés à 75 titres pour des lecteurs de 0 à 18 ans. Nous venons juste de lancer une nouvelle version iPad de notre ouvrage primé [La Poule Cot Cot] الدّجاجة باق بيقet nous voudrions tenter des applications similaires pour tous nos livres, afin qu’ils soient disponibles pour les enfants dans le format de leur choix (CD, ebook, iPad ou version iPhone). Nous travaillons également sur un nouveau projet de matériel pédagogique et de ressources destiné aux enseignants. Nous en sommes encore à un stade d’exploration préliminaire mais c’est un défi passionnant à relever. Kalimat Education s’appellera Hurouf حروف [Lettres].

Notes et références

1 Dareen Charafeddine a une licence en Sciences de l'éducation (classes primaires) et une maîtrise en Gestion de structures éducatives du Teachers College de l'Université de Columbia.


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