Vert-rouge-jaune : quinze ans de littérature camerounaise pour les jeunes

Par Jean Ferdinand Tchoutouo

Photographie de Jean Ferdinand Tchoutouo

Depuis Un enfant comme les autres que Pabé Mongo dédiait en 1972 « à tous les enfants du monde », une littérature camerounaise pour la jeunesse se construit petit à petit, de plus en plus illustrée depuis les années 1990.

Jean Ferdinand Tchoutouo présente ici, à travers les différents genres, la production 2000-2015 - sur place ou à l’étranger -, nous permettant d’en apprécier la vitalité et la diversité. La Carte de la littérature africaine pour la jeunesse recense les œuvres mentionnés ainsi que d’autres créées dans cette période.

 

 

Il semble impossible de recenser tous les livres pour les jeunes parus ces quinze dernières années sur le sol camerounais ainsi que sous d’autres cieux, grâce à la diaspora. La raison en est simple : l’inexistence au pays de Francis Bebey d’une structure chargée de recenser de manière exhaustive la production livresque. Les éditions se font parfois à compte d’auteur, la commercialisation prend des circuits informels, très loin des réseaux classiques. Tout cela rend plus ardu l’établissement d’une bibliographie exhaustive. Alors pourtant que la vitalité de la littérature jeunesse au Cameroun est manifeste. Une littérature qui s’adresse à tous les âges, de la petite enfance au seuil de l’âge adulte, à travers une grande variété de genres : des livres de coloriage, des contes, des albums,  des romans, des documentaires, des bandes dessinées1.

Livres de coloriage et d’apprentissage de la peinture et du dessin

Pour des enfants à partir de trois ans, les éditions Tropiques à Yaoundé ont publié en édition bilingue français-anglais deux livres de coloriage de la jeune artiste française Léah Touitou, Toutes les choses que j’aime et La Semaine de Mbong, qui retracent à chaque double page, les différentes scènes de la vie quotidienne des tout petits. Dans le même domaine, mais pour des adolescents, citons deux autres titres du même éditeur : J’apprends à peindre par un collectif d’auteurs parmi lesquels Léontine Babéni et Kouam Tawadje2. Signalons aussi le manuel pratique L’Album illustré et la bd faciles de Edmond VII Mballa Elanga et Joël Bognomo. L’art pictural est un champ d’expression de la liberté. Les formes, les couleurs ainsi que les matériaux concourent à cet idéal. Pour s’y initier, outre ces manuels, l’initiative Le Crayon de Djino forme les jeunes camerounais aux arts plastiques et accompagne ceux qui manifestent des vocations ; elle a déjà permis l’essor de quelques noms à l’avenir prometteur.

Contes

Avec ses personnages fabuleux, ses histoires ensorcelantes et son monde merveilleux, le conte reste pour beaucoup de jeunes la porte d’entrée dans l’univers de la lecture. Le conte captive, par ses textes courts et « autonomes ». Aux éditions L’Harmattan, la collection Contes des quatre vents regorge de titres d’auteurs camerounais. Certains de ces auteurs ont voulu mettre encore plus en avant cette richesse patrimoniale en gardant les versions en langue locale des contes. Par exemple, François Essindi présente ses contes La Lance du cafard et Le Chasseur et le porc-épic en version bilingue français - bulu, Mbondé Mouangue propose Tonton Emanou, raconte-moi le Cameroun en bilingue français - duala, de même que Valerie Ewane avec La Chèvre et l’oryx

Les valeurs fondamentales de la vie –la paix, la solidarité, l’honnêteté… – transparaissent dans les fables, comme les Fables des montagnes de Patrice Kayo (Clé) et dans les contes. Ainsi, par exemple, dans Moundi et la colline magique (L’Harmattan), Emmanuel Matateyou montre comment l’opiniâtreté et la générosité du jeune Moundi l’aident à atteindre son but – épouser la princesse et devenir roi des Bamoun.

Le héros de Plus sage que le roi… de Béatrice Laure Mebou (Ifrikiya) fait appel à des astuces et subterfuges pour réussir à épouser sa dulcinée. La ruse est également présente, comme la fanfaronnade, l’autodérision et l’humour, dans les contes de Marie Félicité Ebokéa Sagesses et malices de M'Bolo, le lièvre d'Afrique (Albin Michel Jeunesse). La ruse a un rôle important aussi dans le conte fort sympathique et intéressant de Sévérin Cécile Abéga La Hache des chimpanzés (Clé). Dans Le Prince Moussa et la grenouille (L’Harmattan), en revanche, Emmanuel Matateyou aborde des questions d’ordre éthique, voire existentiel : le prince doit-il épouser une grenouille, tel que le préconisent les oracles ?

La richesse du patrimoine oral du peuple du nord Cameroun est présente dans Lézard et Caméléon : Contes dii du Cameroun de Denis Djouldé (L’Harmattan) : amour, humour, trahison, ruse, astuce transparaissent tout au long de ces trente-quatre contes, dont certains sont des contes d’explication du pourquoi des phénomènes de la nature. Dans la même lignée, les quatre contes de M’pessa et Jengu la déesse des eaux (L’Harmattan) d’Yves Junior Ngangué expliquent pourquoi le caméléon change de couleur, pourquoi les bêtes sauvages sont agressives…

Albums, premières lectures, romans, documentaires

Le monde rural et le travail de la terre sont au cœur de trois albums illustrés par Kammo Mélachi : La Fête de l’arachide, Le Secret de Bomba et Djou et son épouvantail magique. Avec deux publications chez L’Harmattan, Dieudonné Eric Ngantcha exalte la joie de vivre de jeunes villageois qui voient leur univers transformé avec la création de la toute première école du village (Obama, Seumi et l’école du village) met en valeur la richesse de l’art culinaire issu de la faune et de la flore rurales (Les Gros champignons de Bangoulap).

Chez le même éditeur, l’auteur-illustrateur Anselme Djeukam a publié tour à tour La Case mystérieuse, Dodo la cane blanche et Moté le petit footballeur ; la jeunesse et ses rêves, ses désillusions, le mystérieux et le surnaturel sont présents dans ces textes. Djeukam s’est aussi intéressé à la tradition bamiléké, cette tribu démographiquement importante de son pays, dans deux titres parus aux éditions Sopécam : Le Petit notable décrit les cérémonies marquant les funérailles grandioses d’un notable et qui s’achèvent par la désignation du personnage central, Djeuga, comme successeur du défunt. La Chèvre du notable raconte l’échappée et la capture du quadrupède acheté pour la cérémonie d’initiation du jeune.

Enfin, Alain Serge Dzotap, qui anime des ateliers d’écritures pour enfants, est l’auteur, entre autres, des albums Petit Hippo et son stylo magique (le gamin-hippo n’arrive pas faire sortir toutes les belles choses contenues dans son stylo) et Tu sais que je t’aime très fort (un hymne à l’amour des grands-parents envers leur descendance), parus en France. Le dernier livre de Dzotap, Le Roi Njoya : Un génial inventeur, publié aux éditions Cauris au Mali, est une biographie de ce souverain bamoun (peuple de l’ouest Cameroun) qui est entré dans l’histoire par l’invention d’une écriture qui attend toujours d’être diffusée3.

Plusieurs noms émergent parmi les Camerounais de la diaspora. Kidi Bebey d’abord. Cette dame de culture, rédactrice en chef du journal Planète jeunes pendant 13 ans, s’est singularisée par sa série des Saï-Saï, cinq romans d’aventures publiés dans la collection Buzz chez Edicef. Elle dirige la collection Lucy des éditions Cauris de Bamako. Cette collection célèbre les grands noms qui ont marqué l’histoire du monde noir ; Kidi Bebey y a écrit les titres Miriam Makéba et Aimé Césaire.

La production de l’illustrateur et auteur Christian Epanya est assez impressionnante et très variée, avec près d’une vingtaine de titres. Parmi eux, Le Taxi-brousse de Papa Diop retrace le quotidien plein de risques d’un véhicule de transport en commun reliant deux localités du Sénégal. L’Afrique de l’Ouest constitue le cadre d’autres titres d’Epanya comme Le Petit photographe de Bamba ou Koumen et le vieux sage de la montagne. Les Rois de la sape traite du phénomène d’habillement extravagant en vogue dans les deux Congo. Epanya a illustré dans la collection Lucy citée plus haut Abebe Bikila, le champion aux pieds nus, le légendaire médaillé d’or aux Jeux olympiques, Senghor, le poète-président du Sénégal et Toussaint Louverture, le défenseur des Noirs d’Haïti.

Marie-Félicité Ebokéa (qui publie parfois sous le pseudonyme Marifelbo) met en scène avec humour dans ses albums Mariétou Kissaitou et À l’eau Mariétou ! la vie d’une jeune africaine scolarisée au XXIème siècle ;  les images et les couleurs de Clémentine Sourdais participent au charme de ces livres.  Ebokéa a écrit de nombreux romans et nouvelles parus en France chez plusieurs éditeurs, en particulier dans la collection Buzz de Édicef. Le monde magique et mystérieux y est parfois présent, comme dans la série « Le placard magique », où des placards permettent à des enfants de voyager...

Le droit à la différence et le respect de la vie sont célébrés dans Nana et le petit croco rouge de Didier Reuss et Jessica Reuss-Nliba (L’Harmattan, bilingue français-bassa). Ce thème est récurrent dans la production de cette Camerounaise d’origine ; dans Ma famille du Cameroun de Paris à Yaoundé, elle décrit la rencontre fructueuse et doublement enrichissante de deux adolescents de culture française et camerounaise. Autres thèmes abordés dans la vingtaine de titres qu’elle a écrits sont la famille, la vie de couple, le bonheur.

Bandes dessinées

La bande dessinée est sans nul doute le domaine où la production camerounaise a fait des progrès remarquables ces quinze dernières années. Des publications par des auteurs au rayonnement international jouxtent des initiatives locales plus ou moins pérennes. La diaspora camerounaise est marquée par deux noms : Simon Pierre Mbumbo et Christophe Ngalle Edimo. Le duo a publié Malamine, un Africain à Paris qui retrace la trajectoire d’un Africain en banlieue parisienne. Mbumbo est à la tête d’une maison d’édition, Toom comics, animée par le souhait de redonner à l’Afrique ses valeurs nobles à travers la bande dessinée, avec des titres assez révélateurs comme Colonel Toutou, dictateur naturel ou l’ombre des droits de l’homme (ironique !) ou Hommage à Nelson Mandela.

Joëlle Esso est un autre nom qui compte dans la BD camerounaise. Elle a publié Petit Joss qui narre de petites histoires d’enfants à l’école primaire. Elle prépare en ce moment le troisième tome d’une série sur la vie du footballeur Samuel Eto’o Fils, aux éditions Dagan.

L’on note un foisonnement des initiatives locales. En 2006, à Douala, le collectif Trait noir publie avec le concours du Centre Culturel Français de Douala l’album Trait noir qui connaît un franc succès. Malheureusement l’association s’est disloquée quelque temps après. À Yaoundé, le collectif A3 a été plus ambitieux et un peu plus entreprenant. À son actif, le magazine Bitchakala (« gribouillage ») augurait des lendemains très prometteurs. La parution, à partir de 2010, était régulière et l’on notait des efforts dans la distribution. Le prix accessible (300 FCFA, 0,45 euros) correspondait bien à une création qui reprenait de manière humoristique les scènes de la vie quotidienne. Hélas, comme le magazine Essingan avant lui, Bitchakala a connu un coup d’arrêt. Le collectif A3 continue d’exister : on est en droit de s’attendre à d’autres projets enivrants.

100% Jeunes est un magazine orienté vers la sensibilisation des jeunes contre le virus du SIDA, publié par l’ACMS, une association qui lutte contre la propagation du VIH au Cameroun. Chaque numéro contient une rubrique BD dont le scénario présente les différentes attitudes à adopter pour arrêter la propagation du virus. Le magazine a évolué au fil des parutions, pour être à la hauteur des attentes de son public cible. Sa distribution est assurée par de nombreuses structures d’encadrement de jeunes.

Enfin, s’il y a une production qui a marqué l’année 2015, c’est bien La Vie d’Ebène Duta de la jeune et prometteuse Elyon’s. Publié par appel de fonds sur les réseaux sociaux, ses deux tomes relatent avec humour et ironie la vie tumultueuse d’une jeune africaine qui éprouve bien de difficultés à s’intégrer dans son nouvel environnement européen.

Conclusion

Depuis l’année 2000, la littérature pour jeunes connaît une vitalité évidente au Cameroun. Ce rapide survol ne saurait prétendre avoir mentionné tout ce qui a été publié sur place ou à l’étranger par des Camerounais. Si l’on peut se féliciter du nombre des publications, l’on peut aussi se réjouir de leur qualité. Il n’est pas étonnant que la sélection internationale et multilingue White Ravens 2015, réalisée en Allemagne, ait retenu les œuvres de deux Camerounais : Alain Serge Dzotap pour Le Roi Njoya et Christian Epanya avec Les Rois de la sape. La thématique de la production camerounaise est multiple : le patrimoine culturel, l’histoire, l’enfance, la vie quotidienne… On peut cependant déplorer l’absence de thèmes actuels qui touchent particulièrement la jeunesse tels que le développement fulgurant des technologies de l’information et de la communication, les défis sécuritaires ou la situation politique et économique (chômage, désœuvrement).

Un premier Salon du livre a vu le jour au Cameroun en 2013. En attendant sa pérennisation, il importe de mettre en place une structure qui s’occuperait exclusivement de la production destinée à la jeunesse. Ainsi, tous les acteurs intervenant dans la chaîne, jusqu’aux instances de légitimation, pourront trouver un repaire, ou mieux, un repère. Ce ne serait pas inutile dans un pays qui, chaque année, célèbre une Fête nationale de la Jeunesse.

Notes et références

1. Le Cameroun est un pays bilingue. Nous nous limiterons ici à la littérature en français et n’avons pas inclus dans ce panorama les publications des Camerounais d’expression anglaise.

2. Léontine Babénie st directrice du Festival international de la caricature et de l’humour qui se tient chaque année à Yaoundé. KouamTawadje, dramaturge et metteur en scène bien connu, anime depuis une décennie la vie littéraire dans la ville de Bafoussam dans  l’ouest du Cameroun. Il a dirigé plusieurs ateliers d’écriture dramatique pour adolescents et autres auteurs en herbe.

3. En revanche, le palais de N’joya à Foumban, classé patrimoine mondial, a été renové, avec un financement de l’Unesco.


Pour aller plus loin

Jean Ferdinand Tchoutouo est bibliothécaire, responsable de la médiathèque de l’Institut français du Cameroun à Douala. Depuis près de vingt ans, il côtoie au quotidien les auteurs, les éditeurs et les libraires de sa ville. Il a participé plusieurs fois au Salon du livre de Paris. Il a collaboré à la toute première anthologie de littérature du Cameroun, Anthologie de la littérature camerounaise, des origines à nos jours (Yaoundé, Afrédit, 2007).